vendredi 3 avril 2015

Sea Fog (Les Clandestins) : Désirs et désespoirs noyés

Franchement, je ne connais rien au cinéma asiatique. Je pourrais faire semblant, et parler du génie des grands cinéastes japonais, d'Ozu à Kurosawa en passant par les gros malades comme Miike et Sono (Love Exposure, huh, je ne me remettrai jamais de ce film. Le film de 4h le plus court du monde), de l'inventivité du cinéma coréen avec Park-Chan Wook et Bong-Jon Hoo, du génie des films d'action hong-kongais et chinois de John Woo, des comédies de Jackie Chan et Stephen Chow... sauf que je n'ai vu que quelques films de tous ces gens, et que je suis loin de maîtriser le sujet. Donc clairement, je le dis, mes connaissances en cinéma asiatique sont très limitées.

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Alors pourquoi je suis allé voir Sea Fog, production coréenne sortie dans très peu de salles ce mercredi ? Parce que sur l'affiche, il y a écrit en gros BONG JON HOO. Et que ce mec a fait Snowpiercer. Et que Snowpiercer est gigantesque. Voici donc quelques mots sur le premier film de Sung-Bo Shim, le co-scénariste de Memories of Murder de Bong-Jon Hoo ; ce dernier signe le scénario de Sea Fog et profite de son succès international récent pour produire le long métrage et y associer son nom pour attirer un public. Et ça marche, sinon je ne l'aurais pas vu !

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Sea Fog raconte la tragédie maritime d'une petite bande de pêcheurs coréens, qui suite à de gros soucis financiers sont obligés d'assurer le passage de clandestins de la Chine à la Corée du sud. La première scène du film donne le ton tout de suite en confrontant le quotidien de l'équipage, tout plein de camaraderie et de bonne cuisine (détail inutile du film mais chouette quand on repère la cohérence du truc : le capitaine est un ancien chef), à une musique clairement déprimante. Les notes de piano servent de choeur antique, histoire de mettre tout le monde d'accord dès le début : nous sommes dans une tragédie, le happy ending peut aller se jeter à la mer tout de suite, personne ne lancera de bouée de sauvetage. Bon, peut-être pas totalement, mais le ton de la fin du film est à peu près aussi débattable que celui de Snowpiercer, dirons-nous.

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Et la comparaison n'est pas anodine ; si certaines critiques auraient préféré voir dans Sea Fog une représentation acerbe et virulente d'un réel problème de société (le film est d'ailleurs l'adaptation d'une pièce de théâtre elle-même inspirée d'une histoire vraie), Sung-Bo Shim n'en a que faire et se sert de la question des clandestins pour mettre en scène une œuvre bien plus proche de la passion et la grandeur d'un Shakespeare, que d'un Jean-Paul Sartre. On nous présente des archétypes : le capitaine, prêt à tout pour sauver son navire, les deux obsédés sexuels, le chef machiniste empathique, et le jeune premier qui découvre la réalité de la vie après ses études prestigieuses. Et dès que les clandestins (dont des femmes, wink wink) se déversent sur le bateau par tempête, tous les codes sont menacés ; le quotidien n'est plus, et c'est peu à peu l'horreur qui prend place. Les éléments et le destin se retrouvent confrontés à des personnages qui sont tous caractérisés avant tout par des désirs, profonds et inébranlables. Une fois que la la cible du désir est menacé, le personnage change pour parvenir à ses fins... classique, mais tellement efficace.

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Et plus l'horreur s'installe, plus le film gagne en puissance. Si pendant la première moitié de film, la mise en scène un peu hésitante de Sung-Bo Shim peut laisser sur sa faim - elle manque un peu de prise de distance pour donner la puissance allégorique que le film aurait pu atteindre -, dès lors que les catastrophes s'enchaînent et que les personnages se transforment en monstres malgré eux, trahissant pour certains la confiance du spectateur, le lyrisme s'installe et on se croirait en beau milieu d'un poème du pré-romantisme (ce qui n'est pas forcément lié à des histoires d'amour par ailleurs... y a-t-il un mot qui a plus mal vieilli que romantisme ?) gothique de Coleridge. Et c'est là que Sea Fog devient réellement jubilatoire ; pour faire simple, ça change des films catastrophes américains, qui ont trop souvent tendance à se terminer sur une note heureuse (une interprétation de cette obsession est faite par Robert McKee dans Story, et elle est tout à fait intéressante si jamais ça intéresse quelqu'un. Toi là-bas, avec ton bonnet sur la tête ? Vraiment ? Très bien, je vais te prêter mon exemplaire), ce qui a bien sûr son charme ; mais le renouveau, ça fait du bien par où ça passe. Par les yeux donc, et les oreilles.


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A bien des égards, l'élément le plus magnifique et terrifiant de Sea Fog est la transformation du capitaine, véritable Macbeth coréen, dont la chute libre s'oppose à l'émancipation et la révolte du jeune étudiant, qui lui s'apparente plus à un héros sorti tout droit d'une pièce de Corneille. C'est leur affrontement idéologique au sein de l'enfer des mers amères qui sublime la deuxième partie du film, et qui m'a fait dire que clairement, je devais mater plus de films asiatiques. Parce que ça déchire sa mer ! #finirsurunjeudemotpourri


Shaun Le Mouton : L'humour, douze fois par secondes.

Si un studio a marqué mon enfance plus que les autres, c'était certainement celui-là ; impossible de dire combien de fois j'ai vu les courts-métrages de Wallace et Gromit des studios Aardman, notamment celui où ils vont sur la lune pour chercher du fromage... Aardman Animations, c'est le gag visuel avant tout, ce qui m'attirait déjà enfant et qui m'émerveille aujourd'hui : être capable de raconter une histoire entière uniquement avec des images, c'est ce que je préfère au cinéma.
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Ainsi, Shaun Le Mouton raconte les aventures d'un ptit bestiau et de sa bande de laineux qui tentent de ramener leur fermier chez eux, suite à un accident débile, génial et barré, et ce sans une once de dialogue. Les personnages font des bruits (je rêve de voir une session de doublage avec un metteur en scène qui s'énerve sur le non respect des répliques) incompréhensibles, mais le ton, la musique et surtout les actions dans le montage suffisent à suivre ce qu'il se passe. Avec leur touche british pop - la bande-son est d'ailleurs très très très TRES anglaise -, les réalisateurs s'amusent à confronter les campagnards à la ville imposante, et un tant soi peu absurde à leurs yeux. D'un côté, la routine de la ferme, qui barbe les moutons mais qui leur manque très vite, et de l'autre l'aspect flottant, instantané et déroutant de la vie mondaine. Le film offre notamment une version des "five minutes of fame" assez poilante. Et le tout, sans parler, ben oui !


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C'est ça le cinéma ! A l'ancienne les cocos, comme Chaplin et Keaton, on est dans le burlesque ! Mais avec de la pâte à modeler. Enfin, presque. En vérité, ce sont des marionnettes en fil de fer pour l'ossature, puis avec plusieurs couches de jsais pas quoi, et enfin avec de la pâte à modeler. Avec aussi une cinquantaine d'expressions différentes pour chaque partie du visage, et hop on anime tout ça en stop-motion... tout en restant à des années-lumières de l'autre studio phare, Laïka, bien plus jeune (il a produit trois longs : Coraline, Paranorman et Les Boxtrolls). Le premier fait dans l'humour etl'enfantin guilleret, il accentue les effets comiques en projetant du 12 images par seconde et assume le look carton pâte ; le second mets les bouchées doubles et va rivaliser avec les grosses productions à coup d'imageries puissantes et d'émotions fortes. Les deux sont merveilleux, et c'est un réel bonheur de les voir sortir des films encore aujourd'hui, entre deux trois grosses productions Disney Dreamworks (RIP...) et autres.


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Shaun le Mouton est un excellent divertissement pour petits et grands, parsemé de bonnes idées qui font sourire tout le long du film. Il ne casse pas trois pattes à un canard, certes, mais c'est bien normal après tout, on n'a pas du tout envie de voir le canard se faire casser les pattes, c'est un film pour enfants ! Qui plus est, ce canard en question a droit au meilleur gag du film, alors on le laisse tranquille.

jeudi 2 avril 2015

Journal d'une femme de chambre : la parole vide de sens

Difficile d'arriver après Renoir et Buñuel. Journal d'une femme de chambre est un roman français d'Octave Mirbeau qui a fait beaucoup de bruit quand il est sorti, il y a 115 ans. Il donne la parole à une soubrette nommée Célestine, qui fait découvrir au lecteur par le biais de son quotidien et de ses souvenirs, les vices et les dessous de la bourgeoisie française. L'oeuvre a été adapté 4 fois au cinéma ; une fois en Russie en 1916, puis à Hollywood par Jean Renoir (mais oui mais oui. Jean Renoir a fait des films à Hollywood, et celui-ci est son meilleur), puis par Buñuel en France. Et maintenant Benoit Jacquot nous présente Léa Seydoux, qui succède à Jeanne Moreau, qui elle-même succédait Paulette Godard (la femme de Charlie Chaplin), sa Célestine à lui. En 1946, Jean Renoir avait fait de l'histoire de cette femme de chambre une fable sociale faisant écho au centenaire de la Révolution française, puis vingt ans plus tard Buñuel grossissait le trait sensuel et manipulateur du personnage ; qu'est-ce que Benoit Jacquot nous dit avec sa version ?


Rien du tout. Ou en tout cas, c'est le sentiment que j'ai eu en sortant du film. Une absence de communication complète, zéro catharsis, niet, que dalle. Bien sûr, le réalisateur a une approche et un style bien à lui d'un point de vue formel : les costumes et décors d'époque sont frappants parce que la caméra n'utilise aucun filtre. Pas de couleurs sépias en mode "youhou le passé", juste une image numérique très simple, avec même des plans en caméra épaule, c'est clair que ça surprend. Et puis il y a les zooms - et non travellings, ce qui laisse à penser que le budget du film ne devait pas être fantasque - qui envahisse chaque plan ou presque. Mais ce style personnel n'apporte rien du tout.


Benoit Jacquot a donc une réelle approche, personnelle, et il s'attaque à l'oeuvre de Mirbeau de front, en l'adaptant extrêmement fidèlement, avec analepses et occasionnels voix-off. Mais malgré cela, il n'y a rien à en tirer. On ressort sans avoir ressenti une quelconque prise de position vis à vis de ce qui est raconté, sans avoir trouvé un pied sur lequel danser... immense déception. Surtout qu'au vu des critiques, je suis un des seuls avec le journaliste des Cahiers à être resté de marbre face à cette adaptation. Dommage. Cela aura au moins été l'occasion de voir Léa Seydoux rayonner dans de superbes tenues, et Vincent Lindon jouer un homme à tout faire comme s'il était Mel Gibson dans Mad Max ; hé, ça marche. Il est tellement classe comme ça. Et une blague sur Mel Gibson se cache dans cette remarque, bonne chance pour la trouver !

Un Homme Idéal : la classe de Pierre Niney et le classicisme d'un thriller.

Soyons clairs tout de suite : Un Homme Idéal n'est pas un film parfait, il a ses défauts, mais je n'ai pas vraiment envie d'en parler. Je vais donc surtout vous parler de ses qualités, voilà.  Oui, comme ça j'entre dans le sujet direct, parfois jme dis allez, ne fais pas trois paragraphes introductifs avant de parler du film... Le film en question est un thriller français à la David Fincher, ou plutôt à la film noir américain des années 50 (qui ont eux même inspiré le cinéma français des années 60 par la suite, soit dit en passant...), et déjà, ça a le mérite d'être remarqué. Parce qu'en France, en dehors des films très indépendants (budgets de 2 millions, parfois 4 selon les subventions), le cinéma "de genre" se résume aujourd'hui, en schématisant grossièrement parce que de toute façon un schéma est toujours grossier, à la comédie et aux films policiers. Et on sait pourquoi : le cinéma français de cet acabit n'a pas de public. The Search de Michel Hazanavicius, Un Illustre Inconnu de Mathieu Delaporte en sont de très beaux et tristes exemples récents.


Un Homme Idéal, avec Pierre Niney-de-la-Comédie-Française-sans-déconner-ce-mec-est-une-version-plus-canon-de-Matt-Smith-et-Adrian-Brody-réunis dans le premier rôle, raconte le mensonge d'un jeune auteur raté qui vole les écrits d'un soldat ayant combattu pendant la guerre d'Algérie. En le faisant passer pour un roman de fiction, Matthieu Vasseur (je retiens rarement le nom des personnages dans un film, donc quand ça m'arrive je le montre, na) obtient les louanges du monde littéraire, de l'argent, et une meuf. Le thriller commence réellement lorsque tout cela menace - évidemment - de s'écrouler, suite à différentes menaces. Et la deuxième moitié du film est réellement haletante, il devient difficile de s'imaginer que le héros puisse s'en sortir d'une manière ou d'une autre ! Et ce n'est pas seulement cela ; même si la caractérisation du héros est assez vite expédiée dans les cinq premières minutes du film, on le prend rapidement en pitié. 


C'est tout de même l'histoire d'un médiocre que tout le monde adule pour une oeuvre qu'il n'a pas écrit, alors qu'il rêve d'être écrivain... là où son véritable talent est le mensonge et la mise en scène, comme on le découvre de manière macabre durant le film. La scène où il demande à sa copine de lire son vrai manuscrit, en le faisant passer pour un ouvrage que son éditeur lui a demandé de lire, est déchirante... sans parler de la conclusion du film. Oui oui, "sans parler", parce que je ne spoile pas sur ce blog. Un choix volontaire vous savez ? Autant que possible, j'aime que les gens aillent au cinéma, et si je peux donner envie à quelqu'un de voir un film, et bien je serai heureux tout simplement.


En tant que thriller, le film fait son boulot et est ultra-efficace : la mise en scène, le cadrage, les montages alternés... les acteurs surjouent et en font trop et s'amusent comme ça... sauf Pierre Niney, qui pour le coup (et ce sera ma seule critique émise dans cet article) joue le personnage avec beaucoup trop de sincérité et d'authenticité, ce qui dénote pas mal avec le surjeu des autres et les répliques mélodramatiques. Mais de toute façon, j'aime surtout Pierre Niney à la comédie (sa série Castings sur Canal, son rôle dans Un Chapeau de Paille d'Italie à la Comédie Française l'année dernière...). Bref, tout ça est extrêmement stylisé à la façon d'un film hollywoodien comme eux-mêmes n'en font plus vraiment, et quand on apprécie ce type de cinéma, c'est bien agréable de voir qu'un producteur chez nous a décidé de financer cela.

All About Eve : Cercle fermé.

Là je triche un peu, car ce film n'est pas réellement sorti en 2015 ; All About Eve est sorti il y a 65 ans... mais j'ai profité d'une rediffusion au cinéma à l'occasion de sa restauration numérique pour le découvrir. Et mazette. Fichtre. Grands dieux. Mille milliards de mille sabords. Saperlipopette.


65 ans, c'est un sacré retard pour crier au génie, et il est clair que le film ne m'a pas attendu pour faire parler de lui à la fois auprès du public de l'époque, des critiques et des cérémonies : meilleur film, meilleur scénario, meilleur réalisateur, meilleure actrice... tout ça de raflé aux Oscars, bim comme ça hop là jte mets la misère. Parlons donc un instant d'une oeuvre gigantesque, d'un réalisateur hors pair.


Réalisateur que je ne connaissais pas avant. De nom, bien sûr, parce que tout de même je lis beaucoup sur le cinéma, mais je n'avais rien vu de lui, ne savait rien de son style, de ses marottes. En rentrant du cinéma, une recherche rapide sur Wikipedia me confirme ce que j'avais déduit de son All About Eve : Joseph Leo Mankiewicz est un réalisateur avec une maîtrise de la mise en scène et de la direction d'acteurs absolument magistrale, et qui navigue aisément entre les nuances de ton - du tragique au comique - sans se casser la figure. Cette recherche Wikipedia me révèle d'ailleurs que j'avais déjà vu un film de Joseph auparavant : c'était Jules César, adapté de la pièce de Shakespeare, avec Marlon Brando dans le rôle de Marc-Antoine, que j'avais vu en cours de grec au collège... le film m'avait tellement marqué que j'avais rejoué massacré le discours de Marc-Antoine dans mon premier film. Donc, Joseph, comme on se retrouve !


All About Eve parle d'une actrice de théâtre grandiose (Bette Davis, elle-même grandiose) qui doit s'admettre à elle-même, et faire admettre à son dramaturge, qu'elle vieillit. L'histoire du film décrit sa rencontre et son déclin face à une nouvelle actrice, jeune, belle, innocente, modeste, modèle... trop innocente. Trop modeste. Trop modèle. Une lente chute et une ascension vertigineuse qui se croisent, voilà le cœur d'un film qui en a bien plus à dire. Au milieu de tout ça, on trouve une querelle Hollywood/Broadway qui 65 ans plus tard est encore bien fringante (hello Birdman), une représentation du monde de la critique d'art terriblement authentique, ainsi que des histoires sentimentales véritablement touchantes. On retiendra notamment le personnage du metteur en scène, qui a le côté cool de Humphrey Bogart et l'humour d'un Robert Downey Jr., un véritable régal.



Le film est magistral en lui-même. Manckiewicz a vraiment un truc pour diriger des acteurs et les diriger dans l'espace avec une cohérence et un ludisme jubilatoire ; et le film joue sur les tonalités, entre comique de situation, répliques tordantes et noirceur cynique, sans jamais se prendre les pieds dans le tapis, se fracasser la tête et se retrouver ridicule face à une très jolie femme qui ressemble comme deux gouttes d'eau à Marylin Monroe. Sauf que c'est vraiment Marylin Monroe ! Elle joue un de ses premiers rôles au cinéma ici (elle apparaît dans deux séquences, brièvement), et déjà sa présence est incroyable. Et son typecasting en blonde écervelée... soupir.


Et heureusement qu'il y a de l'humour, et plusieurs trames romantiques aux fins - relativement - heureuses, car autrement le constat final du film serait totalement déprimant. C'est un portrait du succès dans sa nature éphémère qui nous parle d'autant plus aujourd'hui, à l'ère des fifteen minutes of fame prédites par Warhol. La fin du film ne pourrait pas être mieux réussie dans sa présentation d'un cercle sans fin qui rend toute tentative de réussite futile. Le temps ne s'arrête ni pour les désœuvrés ni pour les enchantés.

All About Eve n'est pas seulement un grand film, c'est également une oeuvre qui a inspiré d'autres monuments auxquels je n'ai pu m'empêcher de penser en le découvrant : dans l'ordre, Sunset Boulevard de Billy Wilder, sur une ancienne diva du cinéma muet qui croit encore à sa gloire, puis Opening Night de John Cassavettes, ou une actrice de théâtre (Gena motherfucking Rowlands) doit accepter son âge pour jouer un rôle (et les plans d'extérieurs du théâtre semblent être dans mes souvenirs exactement les mêmes que dans All About Eve), et bien sûr The King of Comedy de Martin Scorsese, et plus récemment Black Swan d'Aronofsky. Voilà donc une sacré de putain de liste, si je peux me permettre !

Il est donc temps de mater d'autres films de ce Joseph L. Manckiewicz. Hop là.

lundi 30 mars 2015

In The Crosswind : Les murmures du temps

A la fin de la séance, deux femmes âgées - qui ont passé le début de la séance pendant les pubs à parler du petit fils d'une d'entre elles qui avaient des ennuis avec un producteur chez ARTE - résument le film ainsi "c'était un peu comme Ida, et un peu niais aussi, comme Ida".


Alors oui, en effet, ce sont des films qui ont beaucoup de points communs : ils sont tous deux en noir et blanc, et ont une femme comme personnage principal. Voilà. Ah ouais ça fait beaucoup hein ? Et non, je ne compte pas "Europe de l'est" comme un point commun parce que franchement Estonie et Pologne c'est pas franchement la même tambouille... Qui plus est, Ida était tout sauf niais. Voyez-le d'ailleurs. Il est sur Netflix, il dure genre 1h15, hop là et c'est fait. En revanche, Crosswind, ou In The Crosswind comme c'est écrit dans le film (ou Ristuules, en estonien, because why not), lui, a quelque chose de niais. Mais dans le bon sens du terme. Donc en fait, il n'est pas niais. Hé, même Cicéron serait jaloux de ma rhétorique là ! Le terme exact serait "innocent".


Le film raconte l'histoire d'une femme et sa fille qui, en 1941, a été envoyée dans un "camp" (c'est une sorte de village en fait) en Sibérie, sous les ordres des Russes qui souhaitaient purger le territoire de ses natifs. Enlevée à son mari, elle lui écrit alors des lettres pendant quinze ans décrivant sa vie. Martti Helde s'est inspirée de vraies lettres pour traiter ce sujet - qui le tient à cœur, puisque son père a lui-même été déporté en Sibérie. Le film raconte le courage de cette femme et sa capacité à rester forte, malgré le fait que sa vie pue comme les maillots du placard de ton club de basket. Donc, c'est assez dur à voir comme film, ça c'est clair. Je mentirais si je disais que je n'étais pas sorti les yeux embués comme une sale petite mauviette.


Mais bien plus que l'histoire, c'est la manière dont elle est racontée qui mérite le coup d’œil. In The Crosswind est composée de trois éléments distincts dont la convergence crée une beauté singulière et parfois renversante ; tout d'abord il y a les lettres lues. Ce sont les seules paroles entendues dans le film, ce sont elles qui rythment l'histoire. Puis il y a l'image, qui - attention tour de force totalement dingue - pour la quasi totalité du film consiste en une série de plans séquences acrobatiques durant lesquels la caméra circule au milieu de foules gigantesques... toutes immobiles. Sept cent figurants, trois ans de tournages pendant trois étés et trois hivers, des rails et des grues à faire pâlir un tournage Marvel, quelques effets numériques sur l'image (notamment sur des jeux de relief à tomber par terre), et des acteurs... qui tentent de rester immobiles. Oui, pas d'effets de ce côté là, Helde utilise une technique que j'ai moi-même utilisé avec beaucoup moins d'habileté dans un court-métrage, ce qui fait que oui, on peut voir les acteurs bouger ici et là, mais cela ajoute son charme à l'image figée, un peu comme si même dans ses peintures en trois dimensions, le vent ne cessait de souffler et de faire vaciller les hommes, de se rappeler à eux. Et à cette immobilité s'ajoutent des sons accompagnant l'action qui n'est pas vu : sous nos yeux, le camion est fixe mais on entend les pneus, les pas dans la neige... c'est la combinaison de ces trois éléments qui donne son expression si particulière au film de Martti Helde.


Je pense que je vais devoir le répéter : ceci est un film estonien. Et ce qu'ils ont réalisé avec leurs caméras m'a bien plus bluffé que Birdman. La comparaison n'est pas anodine, car les deux se rencontrent dans leur traitement de l'ellipse à l'intérieur du plan séquence, cependant dans In The Crosswind on trouve un côté plus percutant car encore plus didactique. Non pas au sens thématique, mais au sens de l'image : il est impossible d'échapper au parcours effectué par la caméra, et les jeux de hors champ qui devient soudain cadre atteignent des sommets dans les émotions qu'ils procurent.


L'idée est assez claire : dès que l'héroïne est déportée, dès que l'armée arrive, le temps s'arrête, il n'est plus le même. Il n'existe que par ces souvenirs qu'elle tente d'inscrire dans ses lettres, mais il est vidé de son énergie. Cette pauvre femme ne conserve de la vie que des murmures, des bruissements du passé et des instants de temps volé, mais tout le reste a disparu. Et c'est là que j'aurais des légers reproches à faire ; le message est clair, mais certains passages des lettres viennent faire écho à cela de manière un peu pompeuse. C'est en cela que le film pourra être perçu par niais et non innocent par certains, à mon sens. Toujours est-il qu'il s'agit d'une prouesse technique remarquable, au service d'une histoire touchante et aux dimensions décuplées par une bande-son absolument magistrale. Le compositeur partage la moitié de son nom avec Arvo Pärt, et également une part de son talent parce que mazette, c'était franchement chanmé sa brebis galeuse.


In The Crosswind est un film inattendu, remarquable et touchant dans tout ce qu'il entreprend. Il ose et si j'avais Alzheimer, il m'aurait rappelé pourquoi j'aime le cinéma. Un peu bizarre comme dernière phrase pour un article mais bon, je vous ai habitué à pire je pense. Un peu plus haut j'ai dit "chanmé sa brebis galeuse" par exemple.

vendredi 27 mars 2015

Hacker (Blackhat) : les années 90 en 2015, ou le grand écart de Michael Mann

Cela faisait neuf ans que Michael Mann n'avait pas sorti un film au cinéma ! neuf ans, c'est long. The Last of the Mohicans, Heat, Collateral, Miami Vice... tout ça c'est loin, et chez les jeunes cinéphiles, on ne peut pas dire que Mann soit très connu. La preuve, je viens de dire qu'il n'avait pas sorti un film depuis 2006, alors qu'en réalité il a réalisé Public Enemies en 2009, et personne ne s'en est rendu compte. Bon j'avoue, je l'ai surtout sauté parce que premièrement c'est un très mauvais film, et deuxièmement il n'avait absolument rien de ce qui fait de Mann un réalisateur tant apprécié, aux côtés des John Woo, De Palma et autres John McTiernan... une belle bande d'artistes inventifs qui ont su donner ses lettres de noblesse au film d'action, ajouter une touche de poésie et de style aux explosions sanguinaires.

Michael Mann, c'est un réalisateur qui pour dire les choses clairement, n'en a rien à foutre. Son style mélange une poétisation de l'action de par l'attente tendue et la musique entraînante (et une exploitation des compositeurs à la Terrence Malick totalement anti-professionnelle, mais c'est un tout autre sujet) avec une technique caméra typée documentaire. Depuis qu'il le peut, Mann filme avec des caméras numériques très maniables et portatives, de façon à faire les choses vite et bien... enfin, "bien", ne nous emballons pas. Car si dans Collision cela passe tout à fait du fait du cadre de l'action, ici on est dans du rocambolesque à la James Bond, ce qui veut dire globalement, en gros, en résumé, voilà, Blackhat (Hacker) est filmé avec les pieds. Et je suis quasi certain que c'est littéral, parce que vu comment la caméra remue sans aucune raison pendant la quasi totalité du film, soit le cadreur tenait effectivement l'engin par les pieds, soit c'était Michael J. Fox. #mauvaisgoût
 

Donc, un côté documentaire, qui va avec une obsession du contre-rythme, filmer un peu le vrai de l'histoire... un exemple ? Mais oui mon Jordi ! A un moment, les deux-héros du film inspectent une station et l'un dit à l'autre "ha ! Mais oui, j'ai tout compris, en fait..." et l'autre lui dit "heu mais y a trop de bruit là-dedans on entend rien", alors les deux ressortent et finissent la conversation à l'extérieur. Voilà, c'est assez surprenant mais Mann s'attache beaucoup à un rythme inhabituel du déroulement de l'action, et pourtant à côté de ça dans ses thématiques et ses schémas narratifs, il reste ultra mega giga old school, avec des héros durs comme les équations différentielles du second degré, des femmes belles et fortes comme ces gens qui savent résoudre des équations différentielles du second degré, des méchants cruels et terrifiants car détachés, des retournements de situations inattendus, un affrontement final épique... bref, entre le style de John Woo et la captation documentaire, Michael Mann est un sacré spécialiste du grand écart.


Mais de quoi ça parle ? Et ben du calme le Jambon de Parme, je vais te le dire ! Blackhat (Hacker) raconte comment le FBI engage un hacker criminel pour arrêter un méchant hacker qui a fait pété une centrale au Japon. Et évidemment, le hacker criminel héroïque, c'est un putain de bodybuilder (coucou Chris Hemsworthy of Mjölnir), il se tape la belle fille et a tout pour plaire. Parce que comme je l'ai dit plus tôt, Michael Mann n'en a rien à péter. Alors il fait des films d'action aux codes totalement explosés comme dans les 90s, et c'est tant mieux pour lui et pour nous, parce que sans déconner le réalisme noir à toutes les sauces, au bout d'un moment c'est chiant hein. C'comme Chris Columbus là, qui se croit encore dans les 80s et qui nous sort un film sur une team de geek qui doivent arrêter une invasion extra-terrestre de Pac-Man et Donkey-Kong dans Pixels... c'est le retour du fun au cinéma ! Et c'est surtout dans son traitement de son sujet (la technologie, l'informatique, les hackers) que Blackhat transpire la fin du 20ème siècle : les écrans noirs à texte vert façon Matrix, les séquences animées des circuits qui transmettent l'information, les vieux bruitages et animations ridicules sur l'écran à chaque clic... on nage en plein délire, et c'est l'éclate.

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Et donc on a tout : les trahisons, les retournements de situation, les fusillades extrêmement violentes... et c'est là que le faux rythme de Mann devient fascinant, car les codes classiques sont brouillés par la lenteur de l'avancée de l'histoire, ce qui ramène l'élément de surprise qui a quelque peu disparu du cinéma blockbuster actuel (ah, le sacrifice du héros qui ne meurt pas vraiment. Je te hais tellement). Et fascinant encore car il fait d'autant plus ressortir les moments de confrontation épiques, notamment la rencontre entre le gentil hacker et le méchant hacker dans une parade en Malaisie. Cependant... la technique "documentaire" est tellement foutraque dans le film qu'elle va indéniablement sortir les spectateurs du film. Et vas-y que ça bouge dans tout le sens, que le montage audio ressemble à un morceau d'Igorrr avec des volumes qui baissent sans raison puis remonte sur le plan d'après, et que les 29 images par seconde te donnent mal à la tête quand toi petit cinéaste tu es habitué à ton confort des 24 images par seconde, bien plus naturel... le film a vraiment de quoi déplaire, à cause de sa technique, et aussi de ce faux rythme qui en fait du coup une oeuvre extrêmement lente, ce qui passait comme une lettre à la poste à l'époque de Collateral et qui maintenant fait tiquer dans le spectre cinématographique actuel.


Le souci de Michael Mann est le même que beaucoup d'autres réalisateurs extrêmement appréciés en France, comme les Wachowski, comme Coppola ou surtout Terry Gilliam : ce sont des artistes avec des tas d'idées en tête, des images merveilleuses à transmettre, mais qui sont tous incapables de se conformer à certains aspects de l'industrie du cinéma populaire, et ce chacun à sa manière. On l'oublie facilement mais c'est un métier qui comporte des parties techniques et des parties économiques qui sont tristement indispensables dans un cinéma aussi codifié, c'est-à-dire attendu. Quand les Wachowski et Terry Gilliam font perdre de l'argent aux studios à cause de leurs coûts de production et délais non respectés, quand Mann comme Malick avant lui manipule les images et tente de sauver le film au montage, il entre dans une dimension de l'incertitude qui fait enrager les producteurs, et peut à la fois donner un résultat catastrophique, ou - la plus belle chose qui existe au cinéma à mes yeux -, un heureux accident. C'est chez ces réalisateurs que l'on découvre, ici et là, des instants de grâce. Et le succès d'artistes aussi atypiques chez le public français s'explique peut-être par notre héritage inconscient - ou conscient - de la Nouvelle Vague, qui s'est inspiré des polars et western pour renverser les codes du genre et envoyer la technique professionnelle trop cadrée se faire mettre.


Blackhat (Hacker) oscille entre le naufrage et ces moments de grâce si précieux; encore faut-il réussir à rester dans le film pour les percevoir...