lundi 28 septembre 2015

City Lights (ciné-concert) : Les échos assourdissants du cinéma muet

On continue les aventures de "Renaud se fait inviter par Charlotte la merveilleuse qui un jour l'aidera à distribuer ses propres films sur la scène internationale" avec un événement assez particulier: la Philarmonie de Paris accueille dans ses locaux le chef d'orchestre Timothy Brock, qui a restauré les partitions d'un sacré paquet de musiques de films, et notamment celles de tous les grands classiques de Charlie Chaplin. L'événement est très simple et s'inscrit dans une mode qui a maintenant quelques années : c'est une projection du film Les Lumières de La Ville, accompagnée d'un orchestre en live qui interprète la musique comme pendant un concert.


Et s'il est vrai qu'il y a un effet de mode autour de cela récemment, et surtout pour des films récents et/ou grandioses/épiques comme Titanic, Lord of the Rings, Interstellar, cette projection de City Lights a tout de même une autre signification ; quand on parle du cinéma muet, c'est qu'à l'époque (donc avant la fin des années 30... ça fait loin, si loin, si looooooooooiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiin mais qu'est-ce que je fais arrête) ce cinéma était réellement muet dans les salles ! Point de musique pour l'accompagner dans la bande-son puisque pas de hauts parleurs, et pas de prise de son, et voilà toute la logique. Non, la musique était vivante les amis : et oui, cela veut dire que dans les salles de cinéma, selon les films et les lieux, il y avait un orchestre, un pianiste, ou juste du silence.


Autrement dit mes petits amis, et de joie j'en ris, City Lights en ciné-concert, mes chers ptites pommes de terre, c'est une sorte de voyage dans le temps, de retour en plein cœur du cinéma d'antan ! Le cinéma est à mes yeux intrinsèquement lié à son lieu de projection, ce qui fait de moi un rabat-joie face au développement du numérique, du home video et de Netflix et autres, car si je les apprécie toutes énormément, elles ne remplaceront jamais en moi ce qui fait que le septième art est un spectacle, et qu'il est pensé avec la conscience d'un public dans une salle, dans une situation unique et sans équivoque. C'est exactement de cette manière que Charlie Chaplin, qui devait s'ennuyer à l'époque puisqu'en plus d'écrire, réaliser, interpréter et produire son film, a décidé de composer la musique également (spoiler alert : l'enculé de sa race quand même, qu'est-ce qu'il est bon même pour ça), a voulu que son film soit regardé, et c'est exactement comme ça que nous l'avons vécu.


Et c'est ce nous qui m'a le plus fasciné pendant la séance. Car le film, si je l'avais vu seul, je l'aurai trouvé magnifique ; c'est le dernier classique de Chaplin qui manquait à mon tableau de chasse, oui car je chasse des DVDs dans la forêt moi, au moins je ne tue pas des pauvres animaux sans défense hein, et c'est je pense mon préféré avec Le Kid. Extrêmement drôle mais à la fois touchant et déchirant d'ingénuité politico-sociale (un clochard aide un riche crevard puis une jeune femme aveugle, alors qu'il n'a rien sur son dos, et le fait avec tant de naturel et d'amour que cela paraît tristement normal), City Lights mérite sa réputation. Mais en public et avec un orchestre, le film est sublimé par son rythme effrenné, à la fois visuel et musical ! Et les rires fusent, sans cesse, du début à la fin, et surtout pendant la longue séquence de boxe totalement délirante. En vérité ce qui m'a fait le plus plaisir durant la séance, ce ne sont pas les éclats de rires des cinéphiles, des adultes et des vieux adultes dans la salle, dont l'hilarité est en harmonie avec le tout. Non, ce sont les rires des enfants de la salle qui m'ont conquis ; des gamins qui sont nés au 21ème siècle, sont capables de glousser bêtement et bruyamment face aux pitreries d'un petit monsieur né au 19ème. Et ainsi en était-il, ainsi soit-il et ainsi en sera-t-il, le cinéma est éternel. Amen dans ta face.

samedi 26 septembre 2015

The Program : De l'autre côté de la montagne

Où comment un putain de film dément passe totalement inaperçu au cinéma. Ouais, je l'ai dit, je l'assume, j'ai spoilé : The Program est un putain de film qui mériterait un peu d'Oscar buzz, et je ne comprends donc pas pourquoi il est sorti si tôt et dans si peu de salles. Parce que le monde est injuste et tout pourri, probablement.


Le nouveau film de Stephen Frears ressemble beaucoup au Social Network de David Fincher, en ce qu'il s'intéresse à un héros moderne et à son élévation destructrice. Après Philomena, le réalisateur britannique continue de faire de la fiction du réel, en adaptant ici le livre du journaliste qui a douté dès le départ de Lance Armstrong. C'est donc un biopic sans merci qui tente et à mon sens réussit à représenter les multiples facettes d'une réalité complexe sans aller vers la simplicité de la narration.


Frears s'intéresse donc à cette histoire dans toutes ces dimensions : la jeunesse d'Armstrong, sa rencontre avec le journaliste britannique qui sera par la suite le premier à douter de lui, l'ascension du dopage dans le milieu du cyclisme et le culte du silence qui fut instauré autour... voilà des points de départ. A partir de ceux-ci, le réalisateur ne ménage rien ni personne et en profite pour affubler le réalisme de sa structure scénaristique - c'est-à-dire qu'elle suit moins des processus de cause à effet et plus le chaos de la vie tel que nous la vivons - d'une esthétique british pop un peu comic book, ce qui est 1) Totalement absurde et incohérent 2) absolument génial.


Ben Foster crève l'écran dans son interprétation de Lance Armstrong, mais ne risque pas de voir les Oscars lui faire de l'oeil, car ces derniers ont encore une vision très biaisé de ce qu'un acteur mérite pour un premier rôle : c'est-à-dire un certain héroïsme. Presque tous les ans, les nominés et les vainqueurs en premier rôle sont des héros, qui parviennent à surmonter des difficultés inouïes ; ce que fait Lance Armstrong au début du film en traversant un cancer. Puis il devient monstrueux et assez antipathique, et c'est ce qui, à mon avis, lui coûtera une nomination. Ce qui est extrêmement ironique quand on y pense : la fable exceptionnelle de Lance Armstrong, celle à laquelle beaucoup ont cru pendant des années, aurait fait un film à Oscars. Celui-ci ose montrer ce que l'académie n'aime pas ; la chute dans l'envers du décor. The Program rappelle violemment que les grandes et belles histoires glorieuses, ça n'arrive finalement qu'au cinéma.

vendredi 18 septembre 2015

Vers l'autre Rive : le fantôme du centième film

Voilà, 2015 et 2014 sont mes années cinéma. Depuis deux ans, j'atteins le joli nombre purement symbolique, foncièrement quantitatif mais je l'espère en substance qualitatif, de cent films sortis pendant l'année de visionnés. Et avant de parler de ce film, je veux juste dire quelques mots à ce sujet.

Pourquoi est-ce que je vois autant de films récents ? Tout d'abord, parce que j'aime connaître une année cinéma. J'aime être capable de dire "2015 est une année exceptionnelle en cinéma", et d'ailleurs je le dis déjà, car je le pense. Une centaine de films, pour un total qui je pense avoisinera les cent quarante à la fin de l'année, cela représente à peu près 15% des sorties en France, donc vu comme ça, c'est pas beaucoup en fait. Mais c'est assez pour reconnaître une année. Ensuite, c'est parce que j'adore aller au cinéma. Si je voulais avoir l'air niais, étrange, ou spirituel, je dirais que c'est mon temple, et vu que je suis niais étrange et spirituel : c'est mon temple.


Parfois on me demande comment je fais pour en voir autant ? Sachant que j'ai un emploi qui me prends du temps, évidemment, mais que je fais aussi d'autres trucs (la troupe de comédie musicale, la musique, les films qu'on réalise...), donc oui, clairement, c'est compliqué. Mais, si je peux me permettre de reprendre Danniel Pennac dans son Comme Un Roman : on trouve le temps pour. Par exemple, contrairement à la majorité des gens, je ne regarde presque plus de séries. A la place, je vais regarder un film, chez moi ou au cinéma. Je prends le temps d'en voir, parce que c'est ma passion, et je prends le temps d'écrire, parce que c'est mon autre passion. Et savoir que, toi, petit lecteur, ou grand d'ailleurs je ne suis pas raciste, tu prends le temps de me lire parfois, peu importe ce que tu penses ou de moi ou de mes mots ou de ces films, et bien cela me fait incroyablement plaisir. Alors merci. Avoir un endroit où je peux écrire et jurer comme j'aime le faire, et sans être jugé, c'est plus que merveilleux, c'est putain de merveilleux. Et histoire d'être parfaitement logique, j'en profite pour annoncer dès maintenant que je vais commencer à écrire sur un nouveau site, nommé Le Titre, et j'espère continuer ce blog en parallèle. Voilà voilà.
Donc, un centième film. J'aime bien les rituels, et l'an dernier au même point j'avais choisi méticuleusement une oeuvre qui allait avoir quelque chose de particulier ; car ce que j'attends du cinéma, c'est de me surprendre, de me montrer ce que je n'ai pas encore vu et me faire réfléchir d'une autre manière. L'an dernier, c'était White Dog, un film hongrois dans lequel des chiens se révoltent et attaquent une ville. Cette fois, c'est Vers l'Autre Rive, le nouveau film de Kyoshi Kurosawa, et je tiens à remercier Le Marché du Film de m'avoir invité à cette projection privée.


...Vous êtes fous ? Jamais le Marché du Film m'invite moi à une projection, petit bloggeur sans défense. Non non, j'étais juste le plus one de ma superbe amie Charlotte, grande star dans le monde de la distribution (big up Toronto!), tout simplement. Merci Charlotte ! 
Et un film donc, très particulier, puisqu'il s'agit pour Kurosawa de continuer à parler de fantômes, comme il a pu beaucoup le faire dans sa carrière, mais d'en parler plus directement avec amour. Oui, nous avons ici la belle et triste histoire d'une femme qui reçoit la visite de son mari, trois ans après sa mort. Il a marché pendant trois ans pour la rejoindre, depuis là où il est mort, et ensemble ils vont entreprendre un voyage pour qu'elle découvre ce qu'il a vu. C'est donc un road trip émouvant, qui nous fait découvrir la campagne du Kantō, et comme les conventions l'appellent, nous amène à rencontrer des hommes et femmes qui ont eux-mêmes leurs propres histoires servant à illustrer le voyage spirituel, telle des paraboles en fait.


Pourquoi est-il mort ? Pourquoi revient-il la voir ? Que veut-il lui montrer ou lui faire comprendre avec ce voyage ? Ces questions ne sont jamais adressées directement mais sont assez évidentes dans la narration pour envahir l'image et nous projeter dans l'esprit tourmenté de l'héroïne (Eri Fukatsu, superbe) qui est en proie à des sentiments extrêmement conflictuels, un sentiment accentué par le fait que presque toutes les scènes du film semblent exister dans un contre-temps. Elles ne commencent jamais dans l'action, toujours après son début, légèrement ou grandement, et après tout quoi de plus normal puisque l'on s'intéresse à l'après-coup, aux fantômes, au deuil.


Car c'est un film sur le deuil, et qui témoigne d'un rapport japonais à la mort beaucoup plus sain que l'on peut le voir dans d'autres pays (et le notre, par exemple, ben oui, c'est un élément de comparaison facile, plus que par exemple, un pays que je ne connais pas du tout, genre le Turkménistan). L'acceptation de la mort, le pardon des fautes qui n'ont pas eu le temps d'être réparées, rattrapées par la vie qui cesse, sont au cœur du film de Kurosawa. Le tout est sublimé par une musique très à l'ancienne, très expressive et riche à la façon des films de l'Hollywood classique comme nous l'a dit le réalisateur avant la séance, et les moments d'existence de cette musique sont extrêmement rafraîchissants car impossible à prédire. En effet, il n'y a rien de pire que ce moment dans un film où l'on sait que la musique doit arriver, et qu'elle le fait effectivement, pour accompagner le sentiment sans originalité. Rien de pire, à part peut-être le nazisme.


La mise en scène de Kurosawa, à la fois dans ses choix de cadrage et de mise au point (je pense notamment à une longue scène avec la majorité de l'écran envahie par le flou), mais aussi dans sa maîtrise du rythme globale et de l'émotion, fait vraiment la qualité du film. D'ailleurs, il se permet par moments de rappeler qu'il maîtrise les histoires de fantômes "monstrueuses", et que quoi qu'il arrive, une telle histoire a de quoi faire peur ; ainsi certaines scènes utilisent son talent et retournent l'estomac comme je ne l'avais jamais vécu devant un film de la sorte. Ce n'est pas pour rien qu'il a reçu le prix de la mise en scène dans la sélection un Certain Regard à Cannes. Je ne sais pas trop comment m'organiser et dire les choses autrement : Vers l'Autre Rive est un beau film, touchant, avec des personnages fragiles, beaux et pas toujours aimables tout en étant toujours aimant. Il sort à la fin du mois, c'est mon centième, et je le recommande.

mercredi 16 septembre 2015

Cemetery of Splendor : Songes des Bataillons

Parfois, dans la vie, il faut savoir s'avouer vaincu. Non, je n'arrive pas à retenir le nom du génial réalisateur Thaïlandais qui a reçu la palme à Cannes il y a quelques années pour son Oncle Boomee. Apichatpong Weerasethakul, c'est pourtant facile ! Mais je devrais le retenir, parce que nom de dieu quel bâtard bourré de talent. Cemetery of Splendor, de son titre putain de sublime avouons-le, raconte comment des soldats thaïlandais se retrouvent frappés par une mystérieuse maladie du sommeil (ils ne font presque que dormir, parfois se réveillent, vivent un peu, et se rendorment soudain sans crier gare, parce que personne ne crie gare pour s'endormir sauf peut-être quelqu'un qui s'endort après un orgasme en criant le nom de son compagnon qui est Gare, mais bon, peu probable), et hospitalisés par des vieilles femmes dans une ancienne école.

Attention, qui dit film expérimental et poétique qui parle de rêve, dit film lent. Là où Kubrick l'avait si bien montré avec Eyes Wide Shut, Weerasethakul force encore plus le trait en imposant une lenteur extrême, intense, puissante, qui pourra rebuter certains. Ces personnes, je les appelle des faibles. Ha ! Non, plus sérieusement, il faut s'accrocher pour tenir ce rythme incongru, mais cela vaut le coup. Car très vite, le rythme permet au réalisateur d'instaurer une dimension mystique inattendue mais totalement sublimée par le style épuré. La majorité du film se concentre sur une vielle femme atrophiée (elle a une jambe qui fait dix cm de plus que l'autre, ou une jambe qui fait dix cm de moins que l'autre, ça dépend de votre conception de la vie) et son attachement à un des soldats endormis, le tout culminant dans une visite spirituelle d'un parc à la fois banal et majestueux. Et puis, le plus surprenant dans ce film, c'est une sensation de malaise politique sous-jacent ; dans la situation de ces soldats et en l'image d'un bulldozer qui sort du décor pour devenir personnage à part entière, on ressent une gêne, quelque chose qui dérange, sans vraiment pouvoir mettre le doigt dessus. Sans doute parce que je ne sais absolument rien de la Thaïlande, mais en tout cas, il y a quelque chose ici, et la scène des enfants qui jouent au foot dans les monticules de terre veut clairement nous mener quelque part. Je ne suis juste pas assez cultivé pour comprendre où.


Comme dans un rêve, le surnaturel s'installe avec aisance et sans surprendre, et ce grâce à des choix extrêmement épurés en termes de mise en scène : presque tous les plans du film - et par presque tous je veux vraiment dire presque tous puisque seulement trois y échappent - sont des plans larges. Ainsi, on apprend petit à petit que les âmes des soldats sont utilisés par des seigneurs d'antan pour une bataille qui dure depuis la nuit des temps et durera jusqu'à la nuit suivante. Une idée assez brillante, et si je me permettre de terminer ma critique sur une digression : cette idée fonctionnerait assez bien dans un film d'action intelligent. J'aimerais beaucoup voir une version, par exemple de Paul Verhoeven, de Cemetery of Splendor, qui reprendrait l'idée de ses soldats avec plus de tragédie, et en montrant effectivement les scènes de bataille mystique, ce qui à mon sens serait possible sans transformer le tout en une espèce de bouse blockbusterisable. Non, derrière ce film qui est déjà excellent en lui-même, je pense qu'il y aurait moyen de faire un film de genre tout à fait fascinant. Allez Paul, tu voudrais pas refaire un film ?

lundi 14 septembre 2015

Youth : Prouesses Séniles

Encore un film qui aura créé la division à Cannes ! Mais franchement, ne sont-ils pas les plus intéressants ? Et ben si, ils le sont, arrête de me contredire, en plus c'était clairement rhétorique comme formulation et en plus d'où tu viens, pourquoi tu me parles ? Je suis en train d'écrire tu n'as aucun pouvoir sur moi ! Le pouvoir des mots ! Le pouvoir des moooooots...
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Je suis un peu fatigué. Passons. Youth fait suite à La Grande Belleza, et Paolo Sorrentino continue de parler de lui, et de ce qu'il connait, et toujours avec énormément de style et d'esbrouffe. Parce que, tout simplement, il s'y connait, en style en esbrouffe. Youth suit principalement un compositeur à la retraite et un réalisateur en quête d'un dernier film salvateur, dans un hôtel classieux en Suisse. Michael Caine et Harvey Keitel, car ce sont eux qui jouent les papi dans ce film, se retrouvent ainsi dans un milieu à part, auquel Sorrentino donne vie de manière très moderne dans des séquences esthésisées très clip, très cinéma britannique des années 80 à la John Boorman et compagnie en fait. L'intérêt d'un tel lieu, c'est qu'il permet de rassembler en un seul endroit entièrement coupé du monde, coupé de toute notion sociale, de toute politique (ce qui je pense, a pu déplaire à certains : le cinéma apolitique et asocial, c'est un peu un contre-courant actuellement), des personnages qui en d'autres circonstances ne se croiseraient pas forcément. Ou tout du moins, pas de la même manière. C'est un acteur brillant (Paul Dano, lui-même acteur brillant, mise en abyme t'as vu wesh wesh) en quête d'un nouveau rôle à sa hauteur, la nouvelle Miss Univers, une prostituée qui vient travailler tous les soirs accompagnée par sa mère, un moine tibétain, un couple qui ne se parle jamais, un alpiniste transi d'amour...


http://www.mfm.it/sites/default/files/media/Youth_00271_picture%20by%20Gianni%20Fiorito.JPG

Du coup, Youth est un film riche et à peu près totalement fou, à la cohérence visuelle surprenante malgré sa virtuosité et surtout son originalité ; on reconnaît la marque d'un réalisateur de talent, que l'on apprécie son talent ou non, lorsqu'il a son propre langage visuel et que chaque plan n'a pas ce sale goût de déjà-vu. Et c'est d'ailleurs ce qui m'a séduit dans ce film, je ne lui avais jamais rien vu de pareil auparavant. Une telle explosion de sentiments toujours justes, une bande-son électrisante et si éclectique dans un film sur des papis, une beauté frappante de vérité quand au centre de l'histoire, qui est avant tout, une histoire d'amitié. Sorrentino filme les corps et la chair, en mouvement et en musique, comme le symbolise cette plate-forme tournante absolument grotesque où ont lieu les spectacles de l'hôtel, de près comme de loin, dans le vrai comme dans le mensonge. Bref, il fait du cinéma.



La palme ne lui est pas revenue à Cannes, mais alors la palme de la conclusion la plus clichée et niaise, je pense qu'elle est pour moi !

dimanche 6 septembre 2015

Umrika, Isla Minima : Non, les deux films n'ont rien à voir

Deux derniers films que j'ai vu, et je n'ai pas vraiment le temps de m'étendre beaucoup et je n'ai pas énormément à dire, donc voilà, rapidement :

Umrika:


Un indien d'un petit village grandit dans l'ombre de son frère et de sa longue correspondance, parti vivre en Amérique. Lorsque son père meurt, il décide de partir à la recherche de son frère, et s'ensuit ici une série de déceptions. Le film est une étude scénaristique très classique sur un thème moins classique, la situation des immigrés clandestins, et le versant triste et affreux du rêve américain. Ce qui est fascinant, c'est que d'un point de vue structurel et stylistique, Umrika est extrêmement formaliste, c'est-à-dire qu'il adopte une manière de s'exprimer visuellement et rythmiquement qui est typiquement hollywoodienne. Au vu de son sujet, et de ce qu'il présente, c'est un paradoxe permanent et un peu dérangeant, qui se révèle perçant dans les dernières minutes du film, qui choisissent de ne pas montrer ce que le spectateur comprend déjà. Ainsi le hors champ et l'absence d'image devient le visuel le plus frappant du film, en s'appuyant uniquement sur l'inconscient collectif du public, et ça, c'est balaise.

Isla Minima:

Polar espagnol qui est globalement pareil que tout les polars. Deux enquêteurs débarquent dans une ville paumée pour enquêter sur la disparition de jeunes filles. L'un est jeune et prometteur, l'autre et vieux et cache un passé sombre. Au fur et à mesure du film, on découvre que l'affaire est plus complexe et tordue que ce que l'on croyait. Donc, pas très original mais cependant très bien fait, avec notamment une photographie des plus belles que j'ai pu voir cette année (mention spéciale à la scène totalement inutile filmée en magic hour avec les flamands roses). En réalité, Isla Minima utilise un contexte particulier et invite le spectateur à prendre de la distance sur des notions de bien ou de mal (notamment avec ses plans qui survolent la campagne déserte, qui font à la fois prendre conscience d'une autre perspective et plongent le spectateur dans l'immensité du vide), c'est celui de la fin de l'ère franquiste. Malheureusement, cela reste extrêmement en retrait jusqu'à la toute fin du film, qui seulement dans les dernières minutes nous force à revisiter toute l'histoire sous une autre perspective morale. Donc, sympa quand même.

Le Tout Nouveau Testament : Blasphème sur pellicule

Après le four gigantesque de Mr Nobody en 2006, qui a depuis acquis un certain culte, le réalisateur belge revient avec une nouvelle oeuvre bien barrée : la fille de Dieu, petite soeur de Jésus-Christ (JC pour les intimes), raconte comment son père, Dieu, a créé le monde depuis son bureau de son petit appartement infâme, et y déverse les pires horreurs. Un jour, elle décide de prendre les devants et de s'enfuir de l'appartement pour réunir 6 apôtres et bonifier le monde de son père, parce qu'en ajoutant 6 aux 12 de son frère ça fait 18, comme une équipe de baseball, et oui c'est important dans le film.



 Dans cette interprétation de la Bible, l'homme n'a jamais quitté le paradis. Ce paradis, c'est Bruxelles, et par ailleurs, ce n'est pas parce que c'est le paradis que ça n'est pas la grosse merde. Dieu Benoit Pooelvorde s'amuse à y balancer des lois à la con ("la file d'à côté avance toujours plus vite" et ce genre de conneries bien subtiles et profondes) pour faire souffrir les hommes, tandis que ses enfants font ce qu'ils peuvent pour n'être qu'amour. Oui, c'est une lecture extrêmement simpliste du Dieu juif et de la Trinité chrétienne, mais apparemment cela suffit pour sembler profond et faire rire parce que nom de Benoit Pooelvorde ce que ça rit dans la salle.



Vous aurez compris que je n'ai vraiment pas aimé ce film. Par ailleurs, je me suis souvenu en plein visionnage que je n'avais pas aimé Mr Nobody non plus, que j'avoue trouvé faussement malin, et là c'est un peu le même problème. Jaco Van Dormael est incroyablement inventif d'un point de vue visuel, c'est indéniable, et certains moments de scénario sont touchés par une sorte de grâce indéniable (l'idée de base des hommes sur terre qui découvrent le déterminisme en apprenant tous leur date de mort). Le problème, c'est que ces moments sont littéralement des instants, et que la majorité du film sombre dans le grossier, alors qu'il vise du grotesque. L'exemple par excellence étant Catherine Deneuve qui finit en couple avec un gorille ; cela se veut grotesque, mais ne parvient qu'à être grossier. Est-ce une critique humaniste du monde religieux ? Pas vraiment, étant donné que la religion, finalement, tellement amorphe et originale ici qu'elle ne semble pas être un commentaire sur quoi que ce soit de réel. Beaucoup de vent pour rien, au final.

mercredi 2 septembre 2015

Miss Hokusai : Naïveté sans reproches

Keiichi Hara est loin d'être un débutant en matière de réalisation, ça c'est clair. Après des décennies à bosser sur Doraemon et d'autres trucs pas exactement fascinants, il commence à sortir des long-métrages d'animation plus personnels, plus authentique bref plus cinéma. Miss Hokusai est le quatrième de ceux-là, et raconte quelques moments de la vie de la fille du célèbre peintre japonais Hokusai. Mais si, celui qui a peint la vague avec le mont Fuji derrière !


Le sujet est la première bonne surprise ; je ne savais pas que ce peintre avait une fille, qui elle-même était son assistante, et peintre elle-même et talentueuse et reconnue de surcroît ! Découvrir sa jeunesse, en pleine ère Edo en 1814, est un vrai bonheur. Plus qu'une trame soutenue, le film de Hara se structure autour de moments, qui ensemble forment un fragment de vie. Oui, ça sonne un peu cliché un peu mignon gentil mais... Miss Hokusai a beaucoup de cela, en réalité. On ressent dans le film et dans son traitement original une naïveté candide, qui a le mérite d'être sincère. Pendant à peine une heure et demie, on découvre la relation de Oï Katsushika (la fille) avec son père, leur relation d'artiste à artiste, ses rapports avec les hommes, et avec sa petite soeur malade et aveugle, à qui son père ne rend jamais visite. C'est cette dernière qui donne sa force étrange à l'oeuvre, et qui offre une candeur sans concessions qui saura séduire certains, tout comme elle m'a séduit moi. C'est extrêmement simple, mais voir cette fille de peintre, accompagnée de sa grande soeur elle-même artiste, être justement incapable de voir, cela fait naître quelque chose de fort et nous force à remettre en question nos propres perceptions.


L'autre grande qualité du film lui est lié, c'est son absence de pudeur quant à la formalité du style. Différentes approches d'animation se côtoient aussi, parfois très dynamiques et en mouvement, parfois plus statiques comme on est habitué à le voir du côté de chez Ghibli. Sans parler des visions et autres moments de grâce liés aux tableaux de Hokusai, qui eux aussi ajoutent une qualité aventureuse, et de la musique, tantôt traditionnelle tantôt rock moderne et ce sans la moindre raison. Non enfin je pense qu'il y a une raison, mais je ne l'ai pas trouvé et surtout je m'en fous, cela m'a séduit : Miss Hokusai ne se laisse pas limiter par les codes qu'il aurait pu s'imposer à lui-même en tant que film d'animation, et cela le rend d'autant plus séduisant.